Ma guerre

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Un peu d'ordre...

Action, réactions

Bienvenue à la B.A. 114 d'Aix-les-Milles.

Bob Tazar a vécu l'époque héroïque et bénie non pas des colonies mais du service militaire, dans des temps pas si lointains (1988) où nos casernes résonnaient encore de chants patriotiques à boire entonnés par de jeunes et fiers conscrits. Il a voulu faire partager son expérience aux jeunes générations qui n’ont pas eu et n’auront pas sa chance.
C’est ce témoignage nostalgique sur une époque glorieuse maintenant révolue qu’il nous livre ici, sous forme d'un extrait de son roman diffusé sur ce blog (la version complète et définitive de "Ma Guerre" étant réservée à l'édition papier, dès qu'un éditeur aura contacté l'auteur...).

Attention ! Comme dans tous les blogs, le premier article visible est le dernier publié. Il faudra donc commencer par la fin pour avoir le début. Que les handicapés du cortex et les militaires de carrière veuillent bien m'en excuser.

Une dernière chose: L'inscription à la Newsletter (avec option "Nouvel article") est bien sûr facultative, mais fortement recommandée. Corvée de chiottes pour tous ceux qui s'en dispenserait...

Chapitre 4

Rappel de l'épisode précédent



Un beuglement guttural, un poil moins poétique que le son du cor(ps) le soir au fond des bois, marque le signal du réveil. Il est six heures, il fait encore nuit, j’ai mal dormi et je n’ai qu’une demi-heure pour me lever, me raser, me laver, m’habiller, faire mon lit au carré réglementaire et me mettre en rang dans la cour.

Un beuglement guttural, un poil moins poétique que le son du cor(ps) le soir au fond des bois, marque le signal du réveil. Il est six heures, il fait encore nuit, j’ai mal dormi et je n’ai qu’une demi-heure pour me lever, me raser, me laver, m’habiller, faire mon lit au carré réglementaire et me mettre en rang dans la cour.

J’y parviens néanmoins tant bien que mal et, à 6h30, toutes les sections (cinq au total pour une cinquantaine de bonhommes chacune) sont dans la cour. C’est l’appel du matin, appel chagrin, avant le petit déjeuner.

Le jour n’est pas encore levé, lui, et la température est plus que fraîche. Suivant les instructions reçues la veille, nous nous sommes vêtus uniquement du treillis, ce qui est un tort. Il faudra que je demande l’autorisation de mettre la parka fourrée, on se les gèle véritablement en cette saison.
L’appel dure une bonne dizaine de minutes et permet de s’assurer de manière quasi certaine qu’aucun aviateur n’a profité de la nuit pour se faire la malle. Cet appel est mené de main de maître par le caporal Roland, celui là même qui accompagnait, la veille, Littré lors de l’inspection des chambrées. A l'appel de notre nom, précédé du flatteur qualificatif d"aviateur", nous devons répondre "présent, chef !", si possible en faisant trembler les murs des bâtiments. Nous nous acquittons dans l'ensemble fort bien de cette tâche, à l'exception notable de deux ou trois distraits, rapidement ramenés à la réalité à coups d'invectives bien senties.

S’ensuit une première séance de garde-à-vous très vivifiante, séance dont les règles sont somme toute assez sommaires : au signal du caporal-chef Littré, qui a pris les choses en main (un « gââârd » puissant qui enfle crescendo jusqu’au « vous ! » final et pétant de santé), il faut se mettre virilement en position de garde à vous (justement, d’où le nom du jeu), c’est à dire bien droit comme un piquet, en claquant des talons et en pointant fièrement le menton vers un avenir chantant expurgé de tous les cocos. Il faut bien sûr en même temps hurler « vooous ! » à plein poumon en se tapant violemment sur l’extérieur des cuisses, les paumes des deux mains largement ouvertes pour augmenter l’impact. C’est la simultanéité de ces trois actions qui crée la difficulté du jeu, mais qui en fait aussi toute sa beauté.

Plusieurs critères ont visiblement été retenus par les chefs des cinq sections, lors des réunions de coordination préliminaires, pour départager les équipes en compétition. La puissance et la simultanéité du « vous ! », qui doit faire trembler toute la caserne. Le claquement sec et puissant des mains sur les cuisses qui doit résonner à l’unisson dans les allées. La coordination des gestes et l’alignement des corps qui se doivent d’être parfaits.
Le chef de chaque section n’a que quelques secondes pour évaluer les cinq rangs de dix aviateurs, ce qui n’est pas une mince affaire mais un vrai métier. Le halo de vapeur s’échappant des bouches, s’il n’est pas déterminant, peut cependant être un indicateur de la qualité de la réalisation. Esthétisme et beauté des corps en osmose, puissance évocatrice des organes, coordination des gestes et des mouvements, tout doit s’enchaîner dans une merveilleuse et émouvante chorégraphie.

A la suite de quoi le gentil organisateur lâche un « pôôô… » démobilisateur, synonyme de repos mais qui peut également, si l'on n'y prend pas garde, entraîner un relâchement préjudiciable des sphincters. Cela se traduit par l’éloignement de la jambe gauche par rapport à la droite qui doit, elle, rester fermement à sa place initiale, ainsi qu’un positionnement des mains à l’arrière du dos comme pour se gratter le cul.
Le nombre d’enchaînements successifs de « gââârd’… vous ! » et de « pôôô… » est à l’entière discrétion du gradé, qui trouve ainsi là une bonne occasion d’affirmer son autorité, de marquer son territoire et de faire chier son monde. Des chercheurs ont bien avancé l’hypothèse que la longueur de ces séances pourrait être inversement proportionnelle à la taille du QI du gradé, mais peu d’études sérieuses ont été effectuées sur la question et les preuves manquent.

Vendredi 2 février 2007

Par Bob Tazar - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
Rappel de l'épisode précédent


Bon, c’est vrai que cette première séance n’a pas été franchement une réussite. Entre les aviateurs empressés et les mal coordonnés, les durs de la feuille et les durs à cuire, les congelés et les morts de faim, les dyslexiques et les complètement abrutis, les petits gros et les grands cons, les non latéralisés et les réfractaires, c’est même un sacré désordre. Quant à moi, peu enthousiasmé par ces nobles exercices matinaux, je me suis contenté du strict minimum syndical, à savoir poser mollement les mains sur les cuisses en me redressant distraitement tout en baillant pour simuler le « vous » d’un air pénétré digne d'une danseuse étoile constipée.

Bien entendu, le chef Littré et ses quatre collègues ne sont pas contents. Il nous le font savoir à leur manière, c’est à dire en beuglant aux quatre vents et en poursuivant l’exercice au delà du raisonnable, pendant plus d’une demi-heure. Ça vous apprendra à vivre, bande de nœuds, ont-ils même cru bon d’ajouter.

La fin de l’exercice est marquée par l’établissement d’un classement d’une importance capitale puisqu’il détermine l’ordre de passage au réfectoire. L’armée étant l’école de la vie, c’est grâce au célèbre critère militaire du mérite subjectif que sera établi ce classement.
- Bien, la une ! V’s êtes en progrès. Mais vous pouvez faire meilleur. La trois, au réf’ !
- Ah, oui, la une ! Bon, très bon, ça ! Z’y êtes presque. La cinq, foutez-moi le camp au réf’ !
- La quat’e, vous v’foutez d’not’gueule, ou quoi t’est-c’que ? Z’allez rester encore un moment, ’va vous apprendre à gueuler, nous. La une, à la bouffe !
- La deux, j’en vois qu’y z’ont pas faim et qui veulent continuer à faire un peu d’l’exercice ? C’est d’ac’ ! La quatre, dégagez la vache du plancher, j’veux p’us vous voir !
- Alors, la deux, t’jours pas faim ? Vous faisez moins les rigolos, hein ? Allez, encore une petite série de dix, ça va vous ouvrir l’appétit.

Et c’est ainsi qu’il est 8h30 bien sonné lorsque je fais mon entrée dans ce fameux réfectoire. Le soleil est maintenant levé depuis longtemps, dardant de ces rayons bienfaiteurs la cour de la caserne et illuminant ma première journée d’aviateur émancipé.

Lundi 19 février 2007

Par Bob Tazar - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Rappel de l'épisode précédent

Sitôt le petit déj’ expédié, nous sommes conviés d’urgence dans un bâtiment annexe, où nous attendent une dizaine de jeunes filles impatientes. But de l’opération : non pas nous remonter le moral (et le petit Paul) comme certains d’entre nous (pas forcément les plus lucides) ont pu un instant l’espérer, mais au contraire nous le foutre définitivement en berne.
Il s’agit  en effet d’élèves-stagiaires en CAP coiffure et développement durable, venues se faire la main et les ciseaux sur 250 bidasses hirsutes et sans défense.

Il faut savoir que le poil ras (et à un degré moindre les relations amoureuses avec une chèvre) ont de tout temps été l’obsession du galonné moyen. Dès le milieu du XIX° siècle le philosophe-général en chef des armées française en outre-mer Mélamoi, qui n’était pas la moitié d’un con, inventait le célèbre axiome « cheveux longs, idées courtes » qui sera repris ensuite par le célèbre courant de pensée dit de Bigeard, qui remplaça cependant les ciseaux par la gégène. Il faut tout de même reconnaître que, si ça n’a jamais fait gagner une guerre, bien dégagé derrière la nuque ça fait quand même plus propre pour brancher les électrodes.

Je me retrouve donc confortablement installé sur un tabouret en bois d’arbre, avec les mèches mouillées qui me gouttent dans le cou et une coiffeuse aussi à l’aise que Littré devant les oeuvres complètes d’Aristophane.
Visiblement, je ne suis pas tombé sur une experte. Elle fait passer sa vieille paire de ciseaux de la main droite à la gauche et vice vers ça, semblant chercher la meilleure prise tout en évaluant, les yeux mi-clos, l’angle d’attaque par lequel elle va m’entreprendre. Grâce au miroir ébréché qui me fait face, je peux apercevoir un caporal surveillant les opérations tout en mimant subtilement l’acte de chair, dans le dos de ma coiffeuse.

- Je dégage bien la nuque et les oreilles ? finit-elle par me demander, à ma grande surprise.
Tiens, je ne savais pas que c’était à la carte.
- heu, enfin, pas trop. Et un peu plus long sur le dessus, s’il te plaît.
Elle s’exécute malhabilement. Quelques clics plus tard, je lui fais signe que, merci bien, je suis très satisfait du travail accompli et qu’elle peut aller massacrer le suivant.
- Mais, c’est que j’ai pas encore fini . Comme ça, c’est trop long…
- C’est mon problème, lui rétorque-je en souriant sèchement.

Profitant de la diversion créée par un caporal encourageant les capillicultrices (« Allez, mes jolies, on s’bouge l’troufignon. On va pas y rester jusqu’à la saint Trouduc ! »), je me lève prestement, remercie la demoiselle pour sa prestation, me dissimule sous mon calot et m’évacue dans le couloir où poireautent d'autres tondus de frais.
En examinant certaines tronches qui comportent les stigmates d'une lutte sauvage et sans merci, laissant par endroits apparaître un crâne rougi aux entournures, je crois pouvoir dire que je m’en tire bien. Un peu de gel pour tenir tout ça, le calot plaqué par dessus et en voiture Simone !

La matinée est maintenant bien entamée. Etant passé parmi les premiers, je dois attendre dans le couloir que toute la troupe en ait fini avec ces exigences bassement esthétiques.
Je m’assois contre le mur gris et m’enferme dans un mutisme de bon aloi. Tiens, je n’ai pas vu l’homme au tricot marin, ce matin.

Mercredi 14 mars 2007

Par Bob Tazar - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
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