Rappel chapitre précédent
La vision qui s’offre à moi est saisissante. Le pauvre bougre est figé dans un semblant de garde à vous tremblotant, les yeux exorbités en
face des deux arrivants. Aucun son ne sort de sa bouche grande ouverte. Il est complètement paralysé.
- C’pour aujourd’hui ou pour d’main, bordel à cul ? l’encourage notre caporal-chef préféré, d’un ton amical qui
fait trembler les vitres.
De légers spasmes agitent l’interpellé, blanc comme un, tu sais quoi ? linge.
Il semble sur le point de livrer son dernier soupir.
- Bon, ’va pas y passer la nuit, merdre. Alors, y s’appelle comment-y, ce chef de chambre,
hein ?
Le caporal-chef a pris sa voix la plus douce pour poser cette question, ce qui personnellement me semble plutôt inquiétant mais qui,
curieusement, semble mettre Martin en confiance.
- Meuh…, Meuh…, Martin…
- Aviateur Meumeumartin !
- Oui ?
- Non, faut que vous répétez !
- Av… av… aviateur M… Martin…
- A la bonne heure ! Chef de la chambre…
- …
- Chef de la chambre…
Littré indique du menton le numéro inscrit sur la porte encore tremblante.
- … 210 ?
- Xcellent !
Littré se tourne vers l’autre caporal, pour le prendre à témoin des progrès réalisés par sa recrue. Ils en profitent pour échanger le
regard entendu des gens supérieurement intelligents.
- Et nensuite ?
Le ton commençant à devenir un petit peu moins conciliant, le caporal-chef Littré, après tout, n’étant pas là pour
faire du social, quelques bons camarades commencent à souffler la suite à Martin, qui répète tant mal que bien.
- 2ième com… compagnie, 1ère sec… section
- Bravo ! Et puis donc ?
- Nombre d’a… aviateurs total : zé… zéro, a… aviateurs absents : huit…
- Ouais, ouais, c’est ça ! grogne Littré. Bon ! A vos ordres…
- …
- A vos ordres…
Le gros Littré semble sur le point d’imploser. Il tapote rageusement son épaulette, sous le nez du malheureux troufion
de plus en plus repris de tremblements.
- A vos ordres, mon… mon… mon capitaine !
Un profond silence s’abat sur l’assemblée, que le caporal-chef Littré tente de mettre à profit pour déterminer si l’aviateur Martin se fout
de sa gueule ou bien est complètement abruti.
Pour les béotiens des affaires militaires, dont je faisais partie quelques heures plus tôt, il faut quand même savoir qu’il y a à peu près autant de différence entre un caporal-chef et un
capitaine qu’entre une fiente de mouette et une bouse de dromadaire. Mais ce n’est pas la seule différence, certaines personnes aguerries les différenciant également grâce à la présence sur leurs
épaulettes de deux bandes oranges en V pour l’un, de trois bandes dorées horizontales pour l’autre. En fait, et pour être vraiment complet, le rôle du caporal-chef est de faire chier l’appelé,
alors que le rôle du capitaine est de s’assurer que le caporal-chef remplit bien le sien.
- Bon, faudra m’apprendre tout ça ! finit par lâcher le gars Littré, en agitant sous le nez du pauvre Martin le splendide fascicule
militaro-pédagogo-propagandiste.
- C’est que… je sais pas lire…
Nouvelle stupeur du caporal-chef, qui, arrivant, lui, à déchiffrer les gros titres du « Provençal » en à peine une minute pensait
que c’était donné à tout le monde.
- Allons bon. V’z’êtes pas daltonien, au moins ? lui rétorque Littré, avec un grand sens de la répartie et en lui
désignant les photos couleur.
- Non, je suis de Chalon.
Action, réactions