Personne n’ayant jamais entendu parler dudit caporal-chef Littré, cette nouvelle nous laisse sans voix, au grand dam de son auteur qui commence à s’emballer :
- Z’êtes à l’armée, bande d’bleus bites. Et l’armée, c’est l’respect ! L’respect que vous me devez, à moi et à tous les
officiers, gradés ou pas. Et le gradé, bande d’espèces, on l’reconnaît à ça !
Il tapote à l’aide de deux doigts boudinés son épaule gauche, voulant sans doute par ce geste attirer notre attention sur les
ridicules petits bouts de tissus qui y sont brodés. Ce faisant, il laisse échapper quelques légitimes bouffées de fierté, comme autant de minuscules et précoces éjaculations.
- Chaque gradé à sa propre insigne, preuve de son comportement méritatif. V’devrez l’saluer chaque fois que vous le croiserez en
face, …comme ça-ce !
Et ne voilà t-y pas qu’il nous claque le salut réglementaire 14 bis, menton haut et fier, doigts tendus à s’en crever l’œil, pouce
replié.
- Des quouestionnesss ? s’informe Littré en anglais, langue qu’il semble maîtriser couramment, en tous cas pas plus mal
que le français. Non ? Z’avez tort. Mais v’z’aurez toutes les crasses, j’veuille dire les classes pour apprendre les condiments d’la vie militaire. A la suite de ce dont, seuls les meilleurs
deviendront gradés. Quant aux autres, ils continureront à pourrir dans sa nullité. Compris ?
Visiblement, à ce stade de l’exposé, le caporal-chef Littré attend une réponse, qui tarde cependant à venir. Pour bien montrer son
agacement, le voilà qui se gratte l’oreille droite, de plus en plus fort, tel un épagneul breton attaqué par un régiment de puces communistes.
- C’est compris ? réitère-t-il.
- Heu, oui, fait une petite voix.
- Oui qui ?
- Heu, oui, chef…
- J’suis pas chef, mais caporal-chef !
- Oui, caporal-chef.
- On dit pas caporal-chef, mais caporal, même si j’suis chef !
- Oui, caporal…
- Mon caporal !
- Oui, mon caporal.
- J’entends rien !
- Oui, mon caporal, reprennent en cœur l’ensemble de mes camarades de chambrée.
- J’entends rien, bordel à queue !
- OUI, MON CAPORAL ! se mettent-ils à hurler, dans un bel élan communicatif.
- Voilà qui est mieux. V’z’êtes pas des gonzesses, merdre ! A partir de tout de suite, z’allez m’foutre votre petite voix de
pedzouille aux chiottes, et m’répondre comme de vrais couillus ! Vu ?
- OUI, MON CA-PO-RAL !
- Et tenez-vous droit, putain d’mes os ! L’respect, c’est écouter son supérieur hiératique au garde à vous ! Comme
ça !
Instantanément, et comme par magie, un balai invisible s’introduit dans son fondement, faisant se dresser fièrement sa carcasse
altière vers les cieux, dans un claquement simultané de rangers et de mains sur les cuisses. La gestuelle est magnifique, nous sommes sous le charme.
- Vu ?
Nous acquiesçons du regard.
- Vu ?
- OUI, MON CA-PO-RAL !
Visiblement enfin satisfait, le Littré, en sueur, reprend son souffle, neutralise d’un doigt expert un mince filet de bave qui
commençait à perler lentement à la commissure de ses lèvres et se tourne vers son compagnon, jusque là resté pudiquement en retrait.
- Je vous présente l’aspirant Boursin, votre chef de section.
Action, réactions