Mardi 4 octobre 1988, 12h :
A l’instant où je franchis, à bord d’un autocar bleu outremer
majestueusement estampillé AF (Armée Française), la barrière qui protège l’accès de la base aérienne 114 d’Aix-les-Milles, B.A. qui est censée faire de moi un homme, quantité d’images se
bransculent dans ma tête. De mes premiers émois contestataires dès l’âge de dix ans (« non, je ne ferai pas l’armée ! »), aux trois jours ayant scellés péremptoirement mon
incorporation (« apte ! »), en passant par la constitution de certificats médicaux aussi fantaisistes que divers et l’inscription en DEUG1 universitaire (alors que j’ai
déjà une Maîtrise2) dans le seul but d’obtenir un report supplémentaire d’une année, tout révélait en moi un manque certain d’enthousiasme à l’idée d’aller servir l’amère Patrie. Mais,
rattrapé par la limite d’âge et l’intransigeance de M. Chevènement, sinistre de la défense, je ne peux rien faire d’autre que regarder, impuissant, la barrière s’abaisser derrière moi, sous le
regard goguenard de deux énergumènes ridiculement accoutrés. Les dés sont jetés, alea jacta
est, un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, je suis aviateur pour un an. Si tout va mal…
Dans le bus, et durant les quelques kilomètres qui séparaient la gare routière d’Aix de la base aérienne, les discussions sont
allées bon train entre mes nouveaux petits camarades, donnant à la scène un curieux air de rentrée des classes. De mon côté, ostensiblement assis à l’écart, je me suis contenté d’un mutisme de
bon aloi, plus en rapport avec la gravité du moment. Ce qui ne m’a pas empêché de remarquer, du coin de l’œil, un individu partageant visiblement mon état d’esprit, visage fermé, regard fixe, et
dont les longs cheveux tombant en boucles brunes sur un sweat marin m’apparaissaient comme autant de bras d’honneur tirés à l’Institution. J’avais pour ma part opté pour une coiffure mixte,
cheveux ni trop longs ni trop courts, oreilles dégagées mais pas trop, qui pourrait, du moins l’espérais-je, convenir à mes futurs supérieurs. Et m’éviter un passage chez le coiffeur du coin.
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1 Bac +2
2 Bac +4
Lundi 25 décembre 2006
Par Bob Tazar
1
Après une heure d’attente dans un couloir obscur, je me retrouve, accompagné de deux cent quarante neuf alcoolytes, aligné en rang
d’oignon au milieu de la cour. Tout le monde est en civil, sacs d’effets personnels au pied, et je dois quand même reconnaître que l’ensemble fait un peu négligé. Mais nous formons
indubitablement un échantillon représentatif de la belle jeunesse française de la fin des années 80, ce qui n’est pas rien. Il s’agit de la fournée du mois d’octobre, « la 10 », la
meilleure si j’en crois certains commentaires étouffés qui me parviennent. Nous écoutons tous attentivement le discours de bienvenue qui nous est offert par nos futurs instructeurs. L’allocution
est brève, réduite à sa plus simple expression, le ton ferme et posé, on sent l’homme de Lettres :
-
Bienvenue à la BA 114 d’Aix-les-Milles, messieurs. Vous faîtes partis de la promo d’octobre 1988, la 88/10, et vous êtes ici pour cinq semaines de classes. Vous serez ensuite affectés dans
l’unité de votre choix ou dans celle que l’on vous désignera. Allez récupérer votre paquetage, puis vous monterez dans vos chambres. On viendra vous chercher pour la
suite.
Le ton est presque respectueux. Je suis un peu déçu par cette entrée en matière assez plate, je m’attendais à un peu plus de lyrisme !
Au milieu de la foule, j’ai réussi à apercevoir l’homme au tricot marin, toujours aussi peu expressif. Alors que l’ensemble de la troupe est aligné face aux orateurs, dos à la caserne,
l’animal se tient à l’envers, regard rivé sur le bâtiment. Ça sent le P4 1 à plein nez…
1 cas psychologique de 4° degré : classification militaire très prisée, réservée aux grands gagas et entraînant la
réforme.
Mardi 26 décembre 2006
Par Bob Tazar
1
Récupérer son paquetage, c’est entrer de plain-pied dans la vie militaire. Une distribution solennelle d’effets, tous plus seyants les uns que les autres, que l’on devra porter (voire pour
certains supporter) pendant un an.
Un grand sac en toile de jute, dans lequel on entasse pêle-mêle un jogging bleu RDA, un pantalon noir de cérémonie, une chemise bleu clair et un élégant petit haut avec cravate en prime pour les
défilés, une veste et un pantalon de treillis kaki ainsi qu’un tee-shirt de même tonalité pour le quotidien, une parka fourrée pour les fraîches soirées d’hiver, un magnifique casque lourd dont
la vision allume immédiatement d’inexplicables étincelles dans les yeux de certains de mes confrères, ainsi que les mythiques rangers, grosses chaussures de marche montantes en cuir noir
très prisées chez les Skinheads et les Hells Angels qui aiment tout particulièrement les essuyer sur le groin de leurs interlocuteurs.
Comme il reste un peu de place, on nous fournit également quelques tricots de corps et slips kangourou gris avec ouverture centralisée que je me jure instantanément de laisser à jamais au fond
dudit sac.
Sans oublier, bien sûr, le calot, espèce de trousse d’écolier sans fermeture-éclair que, nous explique-t-on, l’on doit se caler ouverte, à l’envers et légèrement inclinée sur le sommet du crâne.
A ne pas confondre avec le béret, qui, lui, fait partie de la famille des crèpes. Je n’ai pas bien compris, lors de ce bref exposé, la différence symbolique entre ces deux couvre-chefs. Ce n’est
pas, en tous cas, l’air con que cela procure et qui est équitablement partagé entre ces deux parures.
On nous précise au passage (mais était-ce bien nécessaire ?) que notre tenue ne devra comporter que des effets réglementaires et qu’il est interdit de circuler sans coiffure en dehors des
bâtiments (par coiffure, on entend donc l’abominable calot, si je ne m’amuse). Pour finir, cerise sur le gâteau, on nous tend à chacun une petite boîte de cirage noir destinée officiellement à la
bonne tenue des rangers sus citées, mais dont l’usage détourné facétieusement au fil des ans n’est pas sans me causer quelques inquiétudes légitimes…
Mercredi 27 décembre 2006
Par Bob Tazar
3
Après le paquetage, la chambre. La répartition se fait au hasard, par ordre d’arrivée. De toutes façons, je n’ai pas de préférence, je ne connais personne et n’ai pas envie de parler. On nous
précise, de plus, que cette répartition est temporaire et que la constitution définitive des chambrées aura lieu prochainement. Raison de plus pour m’en foutre.
Je me retrouve au deuxième étage, dans la chambre 210, avec sept autres cons génères. Une chambre rectangulaire à l’ameublement des
plus sommaires, quatre lits presque collés de chaque côté, deux armoires métalliques entourant la porte d’entrée, le tour est fait et joué ! Une tapisserie d’un beige crasseux, dont l’unique
motif géométrique, une fleur jaune pisse, est reproduit à l’infini, complète le tableau. Sans oublier la salle d’eau, dans le fond à droite, constituée d’un alignement de quatre lavabos prolongé
par le coin douche.
J’essaye de lutter contre le profond abattement qui m’envahit et entreprend silencieusement de ranger mes affaires dans le compartiment de l’armoire qui m’est alloué, lorsqu’un coup de rangers,
violemment décoché à la volée dans la poignée de la porte d’entrée provoque l’ouverture soudaine de celle-ci. Elle s’en va frapper le mur fleuri, dans un fracas épouvantable et une projection de
plâtre. Deux individus pas tibulaires mais franchement inquiétants apparaissent alors dans l’encadrement, l’un derrière l’autre.
Ils ont revêtu leur plus belle tenue vert-cacadois, et ont opté pour une posture curieuse, jambes écartées, pouces rentrés dans la ceinture, doigts des deux mains se rejoignant au niveau des
valseuses. J’apprendrai plus tard qu’il s’agit là d’un signe distinctif marquant l’appartenance à la tribu des gradés et servant principalement à impressionner les jeunes recrues. Lors de la
guerre, cependant, le gradé retire généralement ses pouces de la ceinture, ce qui est plus aisé pour s’enfuir.
Jeudi 28 décembre 2006
Par Bob Tazar
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Action, réactions