« Gââârd... vous ! » (14)

Publié le par Bob Tazar

Rappel de l'épisode précédent



Un beuglement guttural, un poil moins poétique que le son du cor(ps) le soir au fond des bois, marque le signal du réveil. Il est six heures, il fait encore nuit, j’ai mal dormi et je n’ai qu’une demi-heure pour me lever, me raser, me laver, m’habiller, faire mon lit au carré réglementaire et me mettre en rang dans la cour.

Un beuglement guttural, un poil moins poétique que le son du cor(ps) le soir au fond des bois, marque le signal du réveil. Il est six heures, il fait encore nuit, j’ai mal dormi et je n’ai qu’une demi-heure pour me lever, me raser, me laver, m’habiller, faire mon lit au carré réglementaire et me mettre en rang dans la cour.

J’y parviens néanmoins tant bien que mal et, à 6h30, toutes les sections (cinq au total pour une cinquantaine de bonhommes chacune) sont dans la cour. C’est l’appel du matin, appel chagrin, avant le petit déjeuner.

Le jour n’est pas encore levé, lui, et la température est plus que fraîche. Suivant les instructions reçues la veille, nous nous sommes vêtus uniquement du treillis, ce qui est un tort. Il faudra que je demande l’autorisation de mettre la parka fourrée, on se les gèle véritablement en cette saison.
L’appel dure une bonne dizaine de minutes et permet de s’assurer de manière quasi certaine qu’aucun aviateur n’a profité de la nuit pour se faire la malle. Cet appel est mené de main de maître par le caporal Roland, celui là même qui accompagnait, la veille, Littré lors de l’inspection des chambrées. A l'appel de notre nom, précédé du flatteur qualificatif d"aviateur", nous devons répondre "présent, chef !", si possible en faisant trembler les murs des bâtiments. Nous nous acquittons dans l'ensemble fort bien de cette tâche, à l'exception notable de deux ou trois distraits, rapidement ramenés à la réalité à coups d'invectives bien senties.

S’ensuit une première séance de garde-à-vous très vivifiante, séance dont les règles sont somme toute assez sommaires : au signal du caporal-chef Littré, qui a pris les choses en main (un « gââârd » puissant qui enfle crescendo jusqu’au « vous ! » final et pétant de santé), il faut se mettre virilement en position de garde à vous (justement, d’où le nom du jeu), c’est à dire bien droit comme un piquet, en claquant des talons et en pointant fièrement le menton vers un avenir chantant expurgé de tous les cocos. Il faut bien sûr en même temps hurler « vooous ! » à plein poumon en se tapant violemment sur l’extérieur des cuisses, les paumes des deux mains largement ouvertes pour augmenter l’impact. C’est la simultanéité de ces trois actions qui crée la difficulté du jeu, mais qui en fait aussi toute sa beauté.

Plusieurs critères ont visiblement été retenus par les chefs des cinq sections, lors des réunions de coordination préliminaires, pour départager les équipes en compétition. La puissance et la simultanéité du « vous ! », qui doit faire trembler toute la caserne. Le claquement sec et puissant des mains sur les cuisses qui doit résonner à l’unisson dans les allées. La coordination des gestes et l’alignement des corps qui se doivent d’être parfaits.
Le chef de chaque section n’a que quelques secondes pour évaluer les cinq rangs de dix aviateurs, ce qui n’est pas une mince affaire mais un vrai métier. Le halo de vapeur s’échappant des bouches, s’il n’est pas déterminant, peut cependant être un indicateur de la qualité de la réalisation. Esthétisme et beauté des corps en osmose, puissance évocatrice des organes, coordination des gestes et des mouvements, tout doit s’enchaîner dans une merveilleuse et émouvante chorégraphie.

A la suite de quoi le gentil organisateur lâche un « pôôô… » démobilisateur, synonyme de repos mais qui peut également, si l'on n'y prend pas garde, entraîner un relâchement préjudiciable des sphincters. Cela se traduit par l’éloignement de la jambe gauche par rapport à la droite qui doit, elle, rester fermement à sa place initiale, ainsi qu’un positionnement des mains à l’arrière du dos comme pour se gratter le cul.
Le nombre d’enchaînements successifs de « gââârd’… vous ! » et de « pôôô… » est à l’entière discrétion du gradé, qui trouve ainsi là une bonne occasion d’affirmer son autorité, de marquer son territoire et de faire chier son monde. Des chercheurs ont bien avancé l’hypothèse que la longueur de ces séances pourrait être inversement proportionnelle à la taille du QI du gradé, mais peu d’études sérieuses ont été effectuées sur la question et les preuves manquent.

Publié dans Chapitre 4

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Commenter cet article

richard 02/02/2007 18:11

Appel du matin chagrin, appel du soir espoir… un jeu de rôle amusant pour le spectateur et  moins drôle pour l’acteur…  Une étude approfondie du garde à vous….