Rappel de l'épisode précédent
Dès le début de l’après-midi, la 2ième section de la 1ère compagnie dont je fais fièrement partie est conviée dans la cour de la caserne. Pressentant sans
doute la suite des évènements, le soleil qui avait fait une timide apparition en début de matinée s’est maintenant foutu aux abonnés absents.
Aux commandes, le sergent Bambois, que nous découvrons à l’occasion. C’est le quatrième chef de la section 2, avec le caporal Roland, le
caporal-chef Littré et l’aspirant Boursin que nous avons déjà appris à connaître. Quatre chefs pour nous seuls, nous sommes gâtés !
Bambois est un jeune pubère d’une petite vingtaine damnée, le crâne lisse comme une toundra aride sous le calot. Il nous attend dans cette
posture hautement virile qui nous est désormais familière, les mains sur les couilles passées au travers du ceinturon (les mains, pas les couilles), posture qui lui sert tout autant à se vieillir
qu’à se rassurer. Il s’adresse à nous d’une voix ferme qui tranche avec son aspect juvénile et son acné du même tonneau.
Il nous révèle qu’après avoir brillamment obtenu son BEPC à dix neuf ans, il s’est engagé dans l’armée pour marcher (au pas) sur les traces
de son père, lui-même brillant marcheur. Il a commencé à gravir les échelons pour se retrouver quelques mois plus tard sergent, ce dont il n’est pas peu fier. Mais il ne compte pas s’arrêter en
si bon chemin et espère prochainement être promu au rang de sergent-chef, ce que je lui souhaite de tout cœur.
Bon, les présentations étant faites, on va pouvoir passer aux choses sérieuses, le Bambois ayant semble-t-il pas mal de choses à nous
communiquer.
Les droits et devoirs des militaires, tout d’abord. Avec ma fâcheuse tendance à l’antimilitarisme primaire, je pensais n’avoir que des devoirs. Et bien, non ! Bambois nous révèle sans rire
(et avec ses mots à lui) que nous avons un droit d’expression et que nous sommes libres de nos croyances et de nos opinions. La seule limite est que nous ne devons les exprimer qu’en dehors du
service et avec la réserve exigée par notre condition de militaire . Traduction : on peut croire à tout ce que l’on veut, l’important étant de fermer sa gueule.
De même, et là Bambois déchiffre laborieusement la page 14 du RDG, « le respect des règles de subordination écarte l’arbitraire et maintient chacun dans ses droits comme dans ses
devoirs ». Ouf !
Nous avons également, et je suis très heureux de l’apprendre, un droit de recours auprès du capitaine de la caserne contre un ordre illégal
ou une punition humiliante. Pour cela, il faut en faire la demande auprès du chef de corps qui, après un examen subjectif du caractère manifestement illégal ou humiliant de l’acte incriminé
pourra faire suivre au grand ponte.
Une main se lève, avec un petit d’homme dessous.
- Chef, c’est quoi-ce le chef de corps, chef ?
Bambois foudroie le malotru du regard tout en pointant son pouce vers sa propre poitrine puissante.
- C’est ça !
Et il en profite pour ajouter que nous pouvons bien sûr retirer notre demande à tout moment, ce que je complète instantanément en moi-même
par « pour éviter les représailles ».
Vient ensuite le chapitre des permissions. Nous apprenons que nous sommes ici pour cinq semaines, ce que nous savions déjà, mais surtout
que la première permission n’aura lieu que dans trois semaines. Le coup est rude, j’espérais secrètement être libéré chaque week-end. Putain, vingt jours sans voir le jour…
Les récompenses, maintenant. Très important, çà, les récompenses ! Elles peuvent être attribuées pour un acte exceptionnel de courage
ou de dévouement à la collectivité, ainsi qu’en cas d’efficacité exemplaire dans le service. N’étant pas concerné par ce chapitre, j’en profite pour observer deux pigeons paisiblement installés
sur une gouttière, au-dessus de nos têtes. A quoi peuvent-ils bien penser en observant nos gesticulations stériles de pauvres humains ? Envient-ils notre belle organisation rigoureuse ?
Ont-ils conscience de dominer la situation et d’avoir une vue imprenable à la fois sur la caserne et sur la banlieue nord d’Aix-les-Milles ? Quelle est la probabilité de chance que l’un des
deux lâche une fiente sur le calot de Bambois ?
Action, réactions