Ma Guerre

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Action, réactions

Le roman de MG

Bienvenue à la B.A. 114 d'Aix-les-Milles.

Bob Tazar a vécu l'époque héroïque et bénie non pas des colonies mais du service militaire, dans des temps pas si lointains (1988) où nos casernes résonnaient encore de chants patriotiques à boire entonnés par de jeunes et fiers conscrits. Il a voulu faire partager son expérience aux jeunes générations qui n’ont pas eu et n’auront pas sa chance.
C’est ce témoignage nostalgique sur une époque glorieuse maintenant révolue qu’il nous livre ici, sous forme d'un extrait de son roman diffusé sur ce blog (la version complète et définitive de "Ma Guerre" étant réservée à l'édition papier, dès qu'un éditeur aura contacté l'auteur...).

Attention ! Comme dans tous les blogs, le premier article visible est le dernier publié. Il faudra donc commencer par la fin pour avoir le début. Que les handicapés du cortex et les militaires de carrière veuillent bien m'en excuser.

Une dernière chose: L'inscription à la Newsletter (avec option "Nouvel article") est bien sûr facultative, mais fortement recommandée. Corvée de chiottes pour tous ceux qui s'en dispenserait...

Rappel de l'épisode précédent

Plongé dans mes pensées, j’ai un peu perdu le fil de l’exposé passionnant de notre nouvel ami, mais je prends soudainement conscience que son intonation a changée. Sa voix est subitement devenue plus sourde, plus traînante, ses yeux se sont mi-closés. Le nubile joue maintenant manifestement le registre de l’inquiétant et il est question de scratch, ou de quelque chose d’approchant.

Au bout de quelques minutes de flottement, je réalise que ce fameux scratch est en fait un petit bandeau de tissu d’une vingtaine de centimètres fixé sur la veste de treillis de chaque aviateur au niveau du cœur, sur lequel la main malhabile du caporal responsable du paquetage a écrit le nom du propriétaire du cœur en question. La fixation de ce bandeau s’effectue grâce à un ingénieux système de scratch (d’où son nom), qui lui permet d’être amovible et de pouvoir être retiré en cas d’infraction grave au règlement de la caserne. On parle alors de déscratchage, à condition de ne pas avoir trop de difficulté d’élocution.
L’aviateur déscratché se retrouve donc avec un emplacement vierge sur le treillis symbolisant aux yeux de tous et des gradés en particulier sa condition de puni. Seul la réalisation effective de sa punition permettra à l’aviateur félon de retrouver et son scratch et son honneur. Jusqu’à la prochaine fois.

Il est à noter que l’origine du scratch remonte aux années 1940, quand un maréchal innovant décida de fixer un petit bout de tissu sur la poitrine de ses congénères de confession divergente. L’époque étant légère, il avait opté pour une étoffe de couleur et de forme étoilée. Mais le progrès n’étant pas encore ce qu’il est aujourd’hui, il n’avait pu résoudre le problème de l’attache qu’en fixant à demeure le tissu sur les treillis d’alors, ce qui était bien sûr beaucoup moins pratique.

Place aux travaux pratiques, maintenant. Bambois, qui s’échauffe de plus en plus, s’est mis en tête de nous montrer la manière dont s’effectue un déscratchage. Pour cela, il décide de procéder à un examen de la tenue des troupes, avec une attention toute particulière apportée à la question fondamentale de la longueur des revers des manches qui, rappelons-le, doivent être au nombre de trois (les revers, pas les manches), d’une longueur de cinq centimètres chacun, pour se terminer juste au-dessus du coude. Comme ceci.
Le premier aviateur contrôlé, l’aviateur Audibert, ne s’est pas fait chier. Il a remonté ses manches d’un coup sec jusqu’au dessus des coudes, ce qui est le plus logique mais est rigoureusement interdit. Violation manifeste et caractérisée du règlement intérieur : « l’uniforme doit être porté au complet, avec la plus stricte correction » (RDG p. 36).

Bambois, c’est son métier de lutter contre les comportements déviants. Après avoir esquissé un rapide sourire, il s’approche lentement du contrevenant d’une démarche traînante et en le fixant droit dans les yeux. Audibert semble tout surpris et n’en mène pas large. Nous observons attentivement la scène, tout en retenant notre souffle. La respiration de Bambois, quant à elle, s’est par contre subitement accélérée. Il se trouve maintenant à quelques centimètres du malheureux, leurs têtes se touchant presque. Le regard du sergent est d’une fixité absolue, sa mâchoire est crispée, tous ses muscles tendus. Il pose alors la main sur le scratch, sans quitter le bidasse des yeux. Puis, d’un geste brusque, il lui arrache violemment le ridicule morceau de tissu et se tourne vers nous, dégoulinant de sueur, brandissant fièrement son trophée sous les yeux de la section, littéralement subjuguée. Pendant quelques secondes, le scratch semble encore animé de redoutables convulsions, comme Bambois d’ailleurs, puis tout se normalise.
Visiblement, après le bon (Roland) et la brute (Littré), voici le truand. Le casting est parfait, on ne devrait pas s’ennuyer.

La même scène va alors se reproduire à plusieurs reprises. En cause, d’autres manches de treillis aux revers non réglementaires mais également des fermetures éclairs trop ou pas assez fermées (la norme étant dix centimètres en dessous du col) ainsi qu’un calot disposé non pas dans le sens avant-arrière mais dans le sens gauche-droite (ce qui vous donne pourtant un petit air amusant de Napoléon). Je suis pour ma part tombé par la faute d'un ceinturon mal ajusté, ce dernier devant bien entendu recouvrir le treillis sans causer de faux-plis. En tout, ce ne sont pas moins de douze aviateurs rattrapés par la patrouille. Et qui ont été immédiatement et implacablement déscratchés par l’inflexible Bambois, ultime rempart de la civilisation judéo-crétine contre la subversion trotskiste et les lacets défaits.

Lundi 30 avril 2007
- Par Bob Tazar - Publié dans : Chapitre 5 - Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire
Rappel de l'épisode précédent

Dès le début de l’après-midi, la 2ième section de la 1ère compagnie dont je fais fièrement partie est conviée dans la cour de la caserne. Pressentant sans doute la suite des évènements, le soleil qui avait fait une timide apparition en début de matinée s’est maintenant foutu aux abonnés absents.
Aux commandes, le sergent Bambois, que nous découvrons à l’occasion. C’est le quatrième chef de la section 2, avec le caporal Roland, le caporal-chef Littré et l’aspirant Boursin que nous avons déjà appris à connaître. Quatre chefs pour nous seuls, nous sommes gâtés !

Bambois est un jeune pubère d’une petite vingtaine damnée, le crâne lisse comme une toundra aride sous le calot. Il nous attend dans cette posture hautement virile qui nous est désormais familière, les mains sur les couilles passées au travers du ceinturon (les mains, pas les couilles), posture qui lui sert tout autant à se vieillir qu’à se rassurer. Il s’adresse à nous d’une voix ferme qui tranche avec son aspect juvénile et son acné du même tonneau.
Il nous révèle qu’après avoir brillamment obtenu son BEPC à dix neuf ans, il s’est engagé dans l’armée pour marcher (au pas) sur les traces de son père, lui-même brillant marcheur. Il a commencé à gravir les échelons pour se retrouver quelques mois plus tard sergent, ce dont il n’est pas peu fier. Mais il ne compte pas s’arrêter en si bon chemin et espère prochainement être promu au rang de sergent-chef, ce que je lui souhaite de tout cœur.

Bon, les présentations étant faites, on va pouvoir passer aux choses sérieuses, le Bambois ayant semble-t-il pas mal de choses à nous communiquer.
Les droits et devoirs des militaires, tout d’abord. Avec ma fâcheuse tendance à l’antimilitarisme primaire, je pensais n’avoir que des devoirs. Et bien, non ! Bambois nous révèle sans rire (et avec ses mots à lui) que nous avons un droit d’expression et que nous sommes libres de nos croyances et de nos opinions. La seule limite est que nous ne devons les exprimer qu’en dehors du service et avec la réserve exigée par notre condition de militaire . Traduction : on peut croire à tout ce que l’on veut, l’important étant de fermer sa gueule.
De même, et là Bambois déchiffre laborieusement la page 14 du RDG, « le respect des règles de subordination écarte l’arbitraire et maintient chacun dans ses droits comme dans ses devoirs ». Ouf !

Nous avons également, et je suis très heureux de l’apprendre, un droit de recours auprès du capitaine de la caserne contre un ordre illégal ou une punition humiliante. Pour cela, il faut en faire la demande auprès du chef de corps qui, après un examen subjectif du caractère manifestement illégal ou humiliant de l’acte incriminé pourra faire suivre au grand ponte.
Une main se lève, avec un petit d’homme dessous.
- Chef, c’est quoi-ce le chef de corps, chef ?
Bambois foudroie le malotru du regard tout en pointant son pouce vers sa propre poitrine puissante.
- C’est ça !
Et il en profite pour ajouter que nous pouvons bien sûr retirer notre demande à tout moment, ce que je complète instantanément en moi-même par « pour éviter les représailles ».

Vient ensuite le chapitre des permissions. Nous apprenons que nous sommes ici pour cinq semaines, ce que nous savions déjà, mais surtout que la première permission n’aura lieu que dans trois semaines. Le coup est rude, j’espérais secrètement être libéré chaque week-end. Putain, vingt jours sans voir le jour…

Les récompenses, maintenant. Très important, çà, les récompenses ! Elles peuvent être attribuées pour un acte exceptionnel de courage ou de dévouement à la collectivité, ainsi qu’en cas d’efficacité exemplaire dans le service. N’étant pas concerné par ce chapitre, j’en profite pour observer deux pigeons paisiblement installés sur une gouttière, au-dessus de nos têtes. A quoi peuvent-ils bien penser en observant nos gesticulations stériles de pauvres humains ? Envient-ils notre belle organisation rigoureuse ? Ont-ils conscience de dominer la situation et d’avoir une vue imprenable à la fois sur la caserne et sur la banlieue nord d’Aix-les-Milles ? Quelle est la probabilité de chance que l’un des deux lâche une fiente sur le calot de Bambois ?

Lundi 26 mars 2007
- Par Bob Tazar - Publié dans : Chapitre 5 - Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire

Rappel de l'épisode précédent

Sitôt le petit déj’ expédié, nous sommes conviés d’urgence dans un bâtiment annexe, où nous attendent une dizaine de jeunes filles impatientes. But de l’opération : non pas nous remonter le moral (et le petit Paul) comme certains d’entre nous (pas forcément les plus lucides) ont pu un instant l’espérer, mais au contraire nous le foutre définitivement en berne.
Il s’agit  en effet d’élèves-stagiaires en CAP coiffure et développement durable, venues se faire la main et les ciseaux sur 250 bidasses hirsutes et sans défense.

Il faut savoir que le poil ras (et à un degré moindre les relations amoureuses avec une chèvre) ont de tout temps été l’obsession du galonné moyen. Dès le milieu du XIX° siècle le philosophe-général en chef des armées française en outre-mer Mélamoi, qui n’était pas la moitié d’un con, inventait le célèbre axiome « cheveux longs, idées courtes » qui sera repris ensuite par le célèbre courant de pensée dit de Bigeard, qui remplaça cependant les ciseaux par la gégène. Il faut tout de même reconnaître que, si ça n’a jamais fait gagner une guerre, bien dégagé derrière la nuque ça fait quand même plus propre pour brancher les électrodes.

Je me retrouve donc confortablement installé sur un tabouret en bois d’arbre, avec les mèches mouillées qui me gouttent dans le cou et une coiffeuse aussi à l’aise que Littré devant les oeuvres complètes d’Aristophane.
Visiblement, je ne suis pas tombé sur une experte. Elle fait passer sa vieille paire de ciseaux de la main droite à la gauche et vice vers ça, semblant chercher la meilleure prise tout en évaluant, les yeux mi-clos, l’angle d’attaque par lequel elle va m’entreprendre. Grâce au miroir ébréché qui me fait face, je peux apercevoir un caporal surveillant les opérations tout en mimant subtilement l’acte de chair, dans le dos de ma coiffeuse.

- Je dégage bien la nuque et les oreilles ? finit-elle par me demander, à ma grande surprise.
Tiens, je ne savais pas que c’était à la carte.
- heu, enfin, pas trop. Et un peu plus long sur le dessus, s’il te plaît.
Elle s’exécute malhabilement. Quelques clics plus tard, je lui fais signe que, merci bien, je suis très satisfait du travail accompli et qu’elle peut aller massacrer le suivant.
- Mais, c’est que j’ai pas encore fini . Comme ça, c’est trop long…
- C’est mon problème, lui rétorque-je en souriant sèchement.

Profitant de la diversion créée par un caporal encourageant les capillicultrices (« Allez, mes jolies, on s’bouge l’troufignon. On va pas y rester jusqu’à la saint Trouduc ! »), je me lève prestement, remercie la demoiselle pour sa prestation, me dissimule sous mon calot et m’évacue dans le couloir où poireautent d'autres tondus de frais.
En examinant certaines tronches qui comportent les stigmates d'une lutte sauvage et sans merci, laissant par endroits apparaître un crâne rougi aux entournures, je crois pouvoir dire que je m’en tire bien. Un peu de gel pour tenir tout ça, le calot plaqué par dessus et en voiture Simone !

La matinée est maintenant bien entamée. Etant passé parmi les premiers, je dois attendre dans le couloir que toute la troupe en ait fini avec ces exigences bassement esthétiques.
Je m’assois contre le mur gris et m’enferme dans un mutisme de bon aloi. Tiens, je n’ai pas vu l’homme au tricot marin, ce matin.

Mercredi 14 mars 2007
- Par Bob Tazar - Publié dans : Chapitre 4 - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire
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